DES « VARÈGUES » AUX LOCAUX
comment Moscou gère la politique régionale
Sous Vladimir Poutine, la Russie a développé une verticale du pouvoir : les politiciens et fonctionnaires régionaux sont subordonnés au Kremlin, ce qui les empêche de prendre des décisions indépendantes et de développer les régions en fonction des besoins des habitants plutôt que de ceux des autorités. La rédaction de 7x7, en collaboration avec des experts de Memorial, a examiné la façon dont cette dépendance politique s’est renforcée au fil des ans et en quoi elle est dangereuse pour les régions, en étudiant tout particulièrement le cas de la région de Iaroslavl.
Evguéni Ourlachov et l’opposition : comment le Kremlin élimine les fauteurs de troubles
29 Janvier 2024
DISCLAIMER:
Cet article a été écrit dans le cadre du projet « 30 ans avant » du Centre des droits humains Memorial. Les opinions de la rédaction et celles du Centre des droits humains Memorial peuvent diverger.
Le 7 septembre 2011, un avion de ligne Yak-42D en partance pour Minsk s’est écrasé à Iaroslavl pendant le décollage. Outre l’équipage, l’équipe de hockey sur glace de Iaroslavl, le Lokomotiv, se trouvait à bord. À Minsk, le club devait affronter l’équipe biélorusse du Dinamo. Selon les informations disponibles, l’avion a heurté l’aile du bâtiment des radiophares à une hauteur de cinq mètres, et les pilotes n’ont pas réussi à faire atterrir l’appareil. Une partie de l’avion a été retrouvée à 900 mètres de l’aéroport, l’autre dans la rivière Tounochonka. Sur les 45 personnes à bord, une seule a survécu. Après inspection, le comité interétatique de l’aviation a déclaré que l’accident était dû à une erreur de l’équipage.

Tout le monde n’a pas été convaincu par la version officielle. Un responsable politique local, Evguéni Ourlachov, a même rendu sa carte du parti Russie unie après l’accident. Il a affirmé que l’une des causes possibles de la catastrophe était le forum politique de Iaroslavl, qui s’est tenu dans la ville les 7 et 8 septembre 2011 et a accueilli les plus hauts personnages de l’État. C’est à cause de ce forum que l’équipage du Yak-42D a été pressé de décoller : l’avion devait au plus vite dégager la piste pour les invités arrivant au forum.

Mikhaïl Krassouline, expert politique habitant à Iaroslavl, estime que cet épisode a amplifié les sentiments contestataires parmi les habitants ordinaires de la ville : « En décembre 2011, une vague d’opposition a traversé de nombreuses villes russes, mais à Iaroslavl, elle a coïncidé avec une tragédie locale, que les habitants ont associée aux actions des autorités. »

Evguéni Ourlachov, né et élevé à Iaroslavl, a été l’assistant d’un député régional au début des années 2000, avant de devenir lui-même député municipal. Fin 2011, il a décidé de se présenter à la mairie de Iaroslavl et a été élu, battant au second tour le candidat de Russie unie.

À cette époque, la verticale du pouvoir était déjà en place en Russie : ce processus avait commencé pratiquement dès l’accession de Vladimir Poutine à la présidence en 2000. Selon un politologue de la région des Terres noires, qui a accepté de parler à 7x7 sous le couvert de l’anonymat, le processus de centralisation semblait initialement modéré et s’inscrivait dans la dynamique de la restauration de l’État après la crise systémique des années 1990. Mais dès le milieu des années 2000, ces transformations ont pris les caractéristiques de ce que nous appelons le pouvoir vertical, c’est-à-dire que les dirigeants régionaux ont été inscrits dans un système hiérarchique vertical, devenant dès lors avant tout des représentants du pouvoir fédéral.

Stanislav Andreïtchouk, co-président du mouvement Golos, ajoute : « Le processus de verticalisation du pouvoir se déroulait par vagues, mais il fallait bien qu’il atteigne le fond à un moment ou à un autre. Les autorités ont d’abord combattu les frondeurs au niveau des régions, puis elles ont commencé à les combattre à des niveaux plus bas. Les années 2000 ont été placées sous le signe des efforts déployés par le centre fédéral pour prendre le contrôle du niveau régional du pouvoir. En cela, le moment clé a été l’annulation de l’élection des gouverneurs au suffrage universel. »

En 2004, les élections des gouverneurs ont été annulées en Russie : les régions ont commencé à être administrées par le Kremlin, de sorte que le seul moyen de contester le pouvoir de Moscou était de s’unir au niveau local. C’est ce qu’a fait Ourlachov en 2012 et c’est aussi ce qu’ont fait d’autres candidats dans diverses villes russes au cours de la décennie suivante.

À Iaroslavl, comme dans d’autres villes russes, le KPRF était bien implanté. Mikhaïl Krassouline attribue cette popularité du KPRF non pas au fait que les gens éprouvaient des sympathies pour les idées communistes, mais plutôt au fait que cette formation avait longtemps été le principal parti d’opposition à Russie unie, et que le chef de la branche de Iaroslavl, Alexandre Vorobiev (décédé en 2021), bénéficiait d’une bonne réputation dans la région :

- L’appel lancé par Navalny en février 2011, [en vue des législatives tenues en décembre de cette année], « Votez pour n’importe quel parti sauf pour les escrocs et les voleurs », correspondait bien au positionnement électoral du KPRF. Les personnes qui ne souhaitaient pas voir Russie unie au pouvoir ont commencé à voter pour les communistes, tout simplement parce que le KPRF, ce n’est pas Russie unie. À l’époque, c’est dans la région de Iaroslavl que le parti du pouvoir a obtenu le score le plus bas du pays, 29 %. Plus tard, lorsque les politiciens locaux ont dû s’unir contre Russie unie, ils l’ont fait sur une base qui n’était pas idéologique : on retrouvait là aussi bien des communistes que des libéraux et des démocrates, - explique Krassouline.

Stanislav Andreïtchouk estime également qu’en matière de politique régionale, il ne faut pas se focaliser sur les noms des partis :

- La politique régionale est plus compliquée à appréhender, car dans les régions des partis comme Russie juste, le KPRF, le LDPR et d’autres encore peuvent être représentés par les personnalités les plus surprenantes. Il ne s’agit pas d’une politique en noir et blanc, avec des bons et des méchants. La plupart de ces personnalités sont grises, elles ont leurs propres groupes d’influence et leurs propres intérêts, de sorte qu’elles sont toujours en concurrence les unes avec les autres, même aujourd’hui.

Après les manifestations de la place Bolotnaïa en 2012, les autorités ont décidé de faire des concessions et de rétablir un certain décorum démocratique : les élections gouvernatoriales ont été restaurées, mais sous une forme spécifique. Selon le politologue de la région des Terres noires, les élections gouvernatoriales actuelles peuvent être décrites comme « l’organisation d’un vote d’approbation du Kremlin » :

- Le Kremlin n’a pas tardé à retomber sur ses pieds. D’une part, il a mis au point un filtre qui empêche les candidats indésirables d’accéder au pouvoir : que les électeurs le veuillent ou non, c’est nécessairement un candidat du Kremlin qui deviendra gouverneur. D’autre part, en rétablissant les élections gouvernatoriales, le Kremlin a renforcé la légitimité du corps des gouverneurs : un gouverneur sera toujours perçu comme étant plus légitime s’il a été élu que s’il a été directement nommé par la Douma de la région, comme c’était le cas avant 2012.

Parallèlement à l’instauration d’une dépendance hiérarchique des chefs régionaux vis-à-vis de Moscou, le Kremlin a mis en place des outils permettant de se débarrasser des fonctionnaires et les hommes politiques indésirables par le biais du recours aux forces de sécurité et aux ressources législatives.

Les activités d’Ourlachov ne s’inscrivaient pas dans la verticale politique habituelle. Au cours de son mandat de maire, Ourlachov a accordé une attention particulière à l’aspect extérieur de Iaroslavl. En outre, il a déclaré qu’il souhaitait se présenter aux élections régionales – et compte tenu de sa cote de popularité, il est probable que les autorités craignaient que sa candidature soit couronnée de succès. Or le niveau régional du pouvoir est traditionnellement perçu comme un tremplin vers le niveau fédéral.

Dans la nuit du 2 au 3 juillet 2013, Ourlachov a été arrêté par des agents de la division locale de sécurité économique du ministère de l’Intérieur. Il était soupçonné d’avoir extorqué un pot-de-vin de 14 millions de roubles. Trois ans plus tard, il a été reconnu coupable et condamné à 12 ans et demi d’emprisonnement dans une colonie à régime strict et à une amende de 60 millions de roubles.

L’arrestation d’Ourlachov a provoqué une nouvelle vague de protestations à Iaroslavl. Les premiers rassemblements ont attiré environ trois mille personnes. Pour une ville de près de 600 000 habitants, c’est un chiffre élevé.

Au même moment, les chaînes d’État diffusaient des images d’Ourlachov supposément en train de recevoir un pot-de-vin. Selon Krassouline, les autorités ont fait tout leur possible pour convaincre la population de la culpabilité du maire : son image a été ternie, et pour beaucoup de gens, puisqu’il avait été arrêté, c’est qu’il était coupable. La campagne déclenchée en défense d’Ourlachov a été beaucoup plus faible que celle qui surviendrait en 2020 en défense du gouverneur du territoire de Khabarovsk Sergueï Fourgal, lui aussi arrêté durant l’exercice de son mandat.

En 2013, l’arrestation du maire d’une ville importante était un événement marquant, mais pas sans précédent. En 2010, Mikhaïl Lyssenko, le maire d’Engels (ville de la région de Saratov), avait été arrêté pour avoir commandité un assassinat, formé un groupe criminel et commis des machinations financières ; en 2014, il serait reconnu coupable de corruption et condamné à sept ans et demi de colonie à régime strict.

D’autres cas comparables s’étaient déjà produits. Par la suite, les autorités utiliseront également la machine répressive contre des gouverneurs indésirables. Le cas du gouverneur de Khabarovsk, Sergueï Fourgal, en est l’exemple le plus emblématique.

Selon l’analyste de la région des Terres noires, même dans le système que le Kremlin a mis en place aujourd’hui, des défaillances se produisent encore, et il arrive que le fauteuil de gouverneur revienne à la « mauvaise » personne, comme cela s’est produit avec Fourgal.

En 2018, le mécontentement généré par la réforme des retraites avait entraîné une importante défaillance du système dans plusieurs régions. À Khabarovsk, Fourgal avait été élu, avant finalement d’être emprisonné en 2020. Dans la région de Vladimir, un candidat du parti LDPR, Vladimir Sipiaguine, a remporté l’élection gouvernatoriale au second tour face à la gouverneure sortante, Svetlana Orlova, de Russie unie. Sipiaguine a lui-même démissionné son mandat en 2021, devenant alors député à la Douma d’État. Les résultats de l’élection de 2018 dans le territoire du Primorié ont été purement et simplement annulés (le communiste Andrei Ichtchenko avait remporté le second tour), et un nouveau vote a été organisé en décembre avec d’autres candidats. Le siège de gouverneur est alors revenu à Oleg Kojemiako. Celui-ci s’était présenté en tant que candidat indépendant, mais dès l’année suivante, il a pris la tête de la branche régionale de Russie unie.

Plus récemment, en 2023, le gouverneur communiste de la Khakassie, Valentin Konovalov, a été réélu à son poste, ce qui montre que des défaillances du système peuvent encore se produire.

- Si Konovalov n’existait pas, il faudrait l’inventer ! Il a gagné une élection qui lui était totalement défavorable - des ressources colossales avaient été déployées pour faire élire son adversaire, mais cela n’a pas marché.
En 1850, un fonctionnaire, Ivan Aksakov, s’est rendu dans la province de Iaroslavl pour enquêter sur l’identité religieuse de la population. Il a tiré de ce séjour la conclusion que 50 % des habitants de la province vivaient « dans un schisme gardé secret ». En d’autres termes, même si les gens fréquentaient une église orthodoxe, ils continuaient d’adhérer à la foi des « vieux croyants ».

Cet épisode est très caractéristique de la région de Iaroslavl, historiquement considérée comme l’une des parties du pays les plus promptes à s’opposer au pouvoir central : pendant la guerre civile, elle a été le théâtre de l’un des plus grands soulèvements contre les bolcheviks et, en 1989, le « Front populaire de Iaroslavl - Mouvement pour la promotion de la perestroïka », dont les membres prônaient la justice sociale et l’élargissement des libertés civiles, y a vu le jour.

Aujourd’hui, Iaroslavl est une ville dont les habitants sont, qu’ils le veuillent ou non, entraînés dans le sillage des tendances à l’œuvre dans la capitale. Vivant à 270 kilomètres de Moscou, les habitants de Iaroslavl s’y rendent souvent le week-end, et certains y travaillent même, bénéficiant ainsi des salaires et des infrastructures moscovites. Et ils constatent que dans leur ville, qui se trouve à à peine un peu plus de trois heures de train de Moscou, la vie est nettement moins flamboyante.

En 2013, après l’arrestation d’Evguéni Ourlachov, un autre brillant politicien d’opposition, Boris Nemtsov, est apparu dans la ville. En septembre de cette année, il a été élu à la Douma de la région de Iaroslavl, et a commencé à y travailler sur la lutte contre la corruption.

Les hommes politiques venus de l’extérieur - et surtout les gouverneurs nommés par le centre fédéral - sont souvent qualifiés dans les régions de « Varègues ».

- Un Varègue est un manager extérieur, c’est-à-dire une personne qui n’est pas liée au territoire dont elle a temporairement la charge. C’est un carriériste, il n’est là que pour un court laps de temps. Sa tâche est avant tout de ne rencontrer aucun problème lors de la période qu’il passe sur place, afin de ne pas nuire à sa carrière ultérieure, qu’il poursuivra quelque part ailleurs, - détaille le politologue Alexandre Kynev.

Selon Kynev, le phénomène des « Varègues » n’est pas toujours négatif. Par exemple, comme ils savent qu’ils ne resteront pas longtemps dans la région où ils sont envoyés, ils ne cherchent pas à se remplir les poches. Durant son court passage dans une région donnée, un Varègue veut avant tout faire avancer sa carrière : il évitera donc tout excès.

- L’inconvénient, avec les Varègues, c’est que, le plus souvent, ils n’ont pas de motivation particulière pour développer le territoire qui leur est confié, - poursuit Kynev. – Si une situation compliquée émerge, un dirigeant varègue pensera avant tout à la façon dont il rédigera son rapport. Il ne se demandera pas comment développer la région, ce qu’il y aura ici dans 10 ou 20 ans, tout simplement parce que lui-même et ses enfants n’y vivront pas.

En cas de crise, un gouverneur varègue ne sera pas en mesure de résoudre le conflit car il n’a pas de liens personnels étroits avec les élites de la région, souligne le politologue. Par conséquent, un tel gouverneur ne peut pas faire grand-chose dans une situation de crise, car pour la communauté locale il n’est personne.

- Lorsque le mécontentement de l’opinion publique s’accroît à l’égard d’un politicien venu d’ailleurs, celui-ci se voit souvent accoler l’épithète « Varègue » - souligne le politologue Mikhaïl Krassouline. – En revanche, lorsque les électeurs sont satisfaits de leur dirigeant, personne ne songera à le qualifier de « Varègue ». Nemtsov n’était pas originaire de Iaroslavl, mais il s’était activement impliqué dans la vie locale et s’est mis en quelque sorte à la portée des habitants de la ville : d’abord parce qu’il aimait se promener et échanger avec des passants au hasard, et ensuite parce qu’il s’est immergé très consciencieusement dans les questions locales.

Aujourd’hui, la Russie compte 49 gouverneurs varègues sur 85, sans compter les quatre régions annexées. La plupart d’entre eux sont accompagnés de leur propre équipe lorsqu’ils obtiennent un nouveau poste, c’est-à-dire que leurs adjoints et les responsables de leurs ministères ne sont pas forcément des locaux non plus.

La centralisation du système permet au Kremlin de s’assurer d’un contrôle maximal sur les régions, et d’exclure toute initiative personnelle des dirigeants régionaux. Cet objectif est d’autant plus facile à atteindre que les chefs des régions, qui doivent rendre des comptes à Moscou, forment leurs équipes régionales en puisant dans le vivier des fonctionnaires de la capitale.

L’ancien gouverneur de la région de Iaroslavl, Dmitri Mironov, placé à la tête de la région par décret de Vladimir Poutine en 2017, avait nommé Dmitri Stepanenko président du gouvernement de la région et Alexeï Konstantinov président de la Douma régionale. Tous trois avaient auparavant servi au sein du Service fédéral de Protection (FSO) et sont diplômés du même institut militaire.

- La région s’est retrouvée entre les mains de personnes issues de la même corporation, constate Mikhaïl Krassouline. - Cette situation est favorable au Kremlin : dans ce cas de figure, ses ordres sont transmis rapidement aux régions, sans aucune distorsion. C’est ce qu’il obtient en installant à la tête des régions des personnes facilement gérables et dont il sait qu’elles ne lui réservent aucune mauvaise surprise.
Boris Nemtsov et la mode des « Varègues » : comment des hommes politiques venus d’ailleurs peuvent changer une région
Après la restauration des élections gouvernatoriales, le Kremlin a été confronté à un défi de taille : comment allait-il désormais choisir ses candidats, et comment allait-il les présenter aux électeurs ? En 2017, les autorités ont trouvé une solution en créant l’École des gouverneurs au sein de l’Académie russe d’économie nationale et d’administration publique. Depuis, 305 personnes ont suivi le programme, dont 49 sont devenues gouverneurs ou gouverneurs par intérim.

Le politologue des Terres noires estime que la création de l’École de gouverneurs est l’un des éléments cruciaux du renforcement de la dépendance politique des régions à l’égard de Moscou, car les personnes admises dans cette École sont au préalable triées sur le volet, et qu’il ne leur reste qu’à être formées avant que le Kremlin ne les aide à remporter les élections.

On ne sait pas selon quel principe les futurs gouverneurs sont sélectionnés parmi les diplômés de l’École, mais les experts interrogés par 7x7 estiment que l’existence de l’École des gouverneurs n’a pas aboli les pratiques de lobbying : les groupes industriels et les grandes entreprises continuent de faire jouer leur influence pour que les personnalités placées à la tête des régions où elles sont présentes leur conviennent et ne les empêchent pas d’agir à leur guise.

Le politologue Alexandre Kynev estime qu’il n’y a pas de mécanisme de nomination prédéterminé, et que les décisions sont prises au cas par cas : « Il y a une approche générale. Un candidat doit présenter un certain nombre de caractéristiques : de préférence, une participation à des projets du Kremlin, une biographie politique irréprochable, des recommandations de la part de ses collègues, etc. Mais tout le reste, à commencer par le choix de la région où il sera envoyé, dépend de beaucoup d’autres éléments. »

Le background de chaque aspirant gouverneur peut être un facteur important dans « l’attribution d’un fief », sans pour autant être nécessairement un facteur déterminant. Selon Mikhaïl Krassouline, le gouverneur actuel de la région de Iaroslavl, Mikhaïl Evraev, a très probablement été placé à la tête de cette région parce qu’il est réputé sensible aux idées démocratiques, ce qui correspond bien à la région.

Mikhaïl Evraev est membre du parti Iabloko et ancien agent du Service fédéral antimonopole (FAS). C’est lui qui, dans les années 2000, a appris à Alexeï Navalny à comprendre le système des marchés publics et à identifier les affaires de corruption.

En avril 2023, on a appris que, à l’instar de l’école des gouverneurs, les autorités allaient créer des écoles de maires pour former les fonctionnaires municipaux. En janvier 2024, les maires étaient encore élus au suffrage direct dans cinq villes russes seulement : Abakan, Khabarovsk, Iakoutsk, Anadyr et Oulan-Oude.

Selon les politologues, la dernière étape fondamentale dans le renforcement de la verticale du pouvoir a été l’adoption, consécutive à celle des amendements à la Constitution en 2020, de la loi sur les principes généraux de l’organisation du pouvoir public dans la Fédération de Russie. Désormais, le gouvernement fédéral peut s’immiscer pleinement dans la formation des administrations régionales. Il en résulte que les principaux responsables de chaque administration sont choisis par Moscou.

- Aujourd’hui, les responsables régionaux sont non seulement nommés par le Kremlin, mais ils sont aussi complètement dépendants financièrement de Moscou, - indique le politologue des Terres noires. - Les régions transfèrent d’abord de l’argent au centre, puis en reçoivent du centre ; dans ce système, les gouverneurs sont avant tout des opérateurs chargés de veiller à la distribution de l’argent de l’État à la région.

Par le passé, il était courant que Moscou punisse les gouverneurs récalcitrants en limitant le financement dévolu à leur région, mais aujourd’hui, selon Mikhaïl Krassouline, il n’est plus nécessaire d'employer ces pressions financières : « Moscou n’y a pratiquement jamais recours, car les gens en poste dans les régions comprennent ce qu’il faut faire et comment le faire. »

Malgré le renforcement de la centralisation, il reste encore possible d’entrer dans les structures municipales, comme le montre l’exemple du maire actuel de Tambov, Maksim Kossenkov, qui représente le parti Rodina. En 2005, il était membre de Russie unie et chef de l’administration de la ville ; en 2008, il a été exclu du parti et déchu de son siège municipal : des poursuites pénales avaient été déclenchées contre lui pour abus de pouvoir et enlèvement. Cela ne l’a pas empêché de revenir dans la course électorale et même de la remporter.

- Kossenkov joue selon les règles -, commente le politologue des Terres noires. - Dans le cas des chefs de municipalités, comme pour la plupart des autres politiciens, tout est simple : soit vous vous intégrez au système, comme Kossenkov, soit vous quittez le système, comme Sardana Avksentieva (ex-maire de Iakoutsk).

Toutefois, dans un tel système de pouvoir, l’influence des politiciens régionaux ne peut s’exercer que dans un cadre défini par le Kremlin.

- La dépendance à l’égard de Moscou relègue les politiciens régionaux dans la catégorie des exécutants des ordres du centre fédéral. D’une part, nous constatons que la politique habituelle a presque disparu et, à court terme, nous devons probablement nous attendre à ce qu’elle disparaisse encore plus, c’est-à-dire qu’il y aura une dépendance encore plus grande vis-à-vis du centre ; mais à long terme, la centralisation s’affaiblira et la politique à part entière reviendra, - estime Krassouline.

Selon Stanislav Andreïtchouk, le Kremlin a commencé à « écraser » l’autonomie locale précisément parce que le maire d’une grande ville, d’une capitale régionale, avait presque toujours le même poids politique que le gouverneur. Dans une situation où le gouverneur est élu fictivement alors que le maire l’est par les citoyens, le renforcement du second dans la conscience publique est inévitable.

- Il est faux de dire que la politique dans nos régions est morte, - juge Andreïtchouk. - Revenons six mois en arrière, en septembre [2023]. En Khakassie, les autorités n’ont pas réussi à promouvoir leur gouverneur ; Iabloko a obtenu 9 % aux élections municipales d’Ekaterinbourg et 7 % à Veliki Novgorod. Les autorités tentent de prendre le contrôle des grandes villes, mais elles ne sont pas en mesure de le faire jusqu’au bout ; après tout, toute structure de pouvoir verticale a une limite. À Novossibirsk, l’élection directe du maire a été annulée, mais la ville est immense et il existe de nombreux groupes régionaux différents ayant leurs propres intérêts, qui continuent de se faire concurrence. En général, plus une région est complexe et étendue, plus elle a d’autonomie et plus il est difficile de la mettre totalement au pas.
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