Le 7 septembre 2011, un avion de ligne Yak-42D en partance pour Minsk s’est écrasé à Iaroslavl pendant le décollage. Outre l’équipage, l’équipe de hockey sur glace de Iaroslavl, le Lokomotiv, se trouvait à bord. À Minsk, le club devait affronter l’équipe biélorusse du Dinamo. Selon les informations disponibles, l’avion a heurté l’aile du bâtiment des radiophares à une hauteur de cinq mètres, et les pilotes n’ont pas réussi à faire atterrir l’appareil. Une partie de l’avion a été retrouvée à 900 mètres de l’aéroport, l’autre dans la rivière Tounochonka. Sur les 45 personnes à bord, une seule a survécu. Après inspection, le comité interétatique de l’aviation a déclaré que l’accident était dû à une erreur de l’équipage.
Tout le monde n’a pas été convaincu par la version officielle. Un responsable politique local, Evguéni Ourlachov, a même
rendu sa carte du parti Russie unie après l’accident. Il a affirmé que l’une des causes possibles de la catastrophe était le forum politique de Iaroslavl, qui s’est tenu dans la ville les 7 et 8 septembre 2011 et a accueilli les plus hauts personnages de l’État. C’est à cause de ce forum que l’équipage du Yak-42D a été pressé de décoller : l’avion devait au plus vite dégager la piste pour les invités arrivant au forum.
Mikhaïl Krassouline, expert politique habitant à Iaroslavl, estime que cet épisode a amplifié les sentiments contestataires parmi les habitants ordinaires de la ville : « En décembre 2011, une vague d’opposition a traversé de nombreuses villes russes, mais à Iaroslavl, elle a coïncidé avec une tragédie locale, que les habitants ont associée aux actions des autorités. »
Evguéni Ourlachov, né et élevé à Iaroslavl, a été l’assistant d’un député régional au début des années 2000, avant de devenir lui-même député municipal. Fin 2011, il a décidé de se présenter à la mairie de Iaroslavl et a été élu, battant au second tour le candidat de Russie unie.
À cette époque, la verticale du pouvoir était déjà en place en Russie : ce processus avait commencé pratiquement dès l’accession de Vladimir Poutine à la présidence en 2000. Selon un politologue de la région des Terres noires, qui a accepté de parler à 7x7 sous le couvert de l’anonymat, le processus de centralisation semblait initialement modéré et s’inscrivait dans la dynamique de la restauration de l’État après la crise systémique des années 1990. Mais dès le milieu des années 2000, ces transformations ont pris les caractéristiques de ce que nous appelons le pouvoir vertical, c’est-à-dire que les dirigeants régionaux ont été inscrits dans un système hiérarchique vertical, devenant dès lors avant tout des représentants du pouvoir fédéral.
Stanislav Andreïtchouk, co-président du mouvement Golos, ajoute : « Le processus de verticalisation du pouvoir se déroulait par vagues, mais il fallait bien qu’il atteigne le fond à un moment ou à un autre. Les autorités ont d’abord combattu les frondeurs au niveau des régions, puis elles ont commencé à les combattre à des niveaux plus bas. Les années 2000 ont été placées sous le signe des efforts déployés par le centre fédéral pour prendre le contrôle du niveau régional du pouvoir. En cela, le moment clé a été l’annulation de l’élection des gouverneurs au suffrage universel. »
En 2004, les élections des gouverneurs ont été annulées en Russie : les régions ont commencé à être administrées par le Kremlin, de sorte que le seul moyen de contester le pouvoir de Moscou était de s’unir au niveau local. C’est ce qu’a fait Ourlachov en 2012 et c’est aussi ce qu’ont fait d’autres candidats dans diverses villes russes au cours de la décennie suivante.
À Iaroslavl, comme dans d’autres villes russes, le KPRF était bien implanté. Mikhaïl Krassouline attribue cette popularité du KPRF non pas au fait que les gens éprouvaient des sympathies pour les idées communistes, mais plutôt au fait que cette formation avait longtemps été le principal parti d’opposition à Russie unie, et que le chef de la branche de Iaroslavl, Alexandre Vorobiev (décédé en 2021), bénéficiait d’une bonne réputation dans la région :
- L’appel lancé par Navalny en février 2011, [en vue des législatives tenues en décembre de cette année], « Votez pour n’importe quel parti sauf pour les escrocs et les voleurs », correspondait bien au positionnement électoral du KPRF. Les personnes qui ne souhaitaient pas voir Russie unie au pouvoir ont commencé à voter pour les communistes, tout simplement parce que le KPRF, ce n’est pas Russie unie. À l’époque, c’est dans la région de Iaroslavl que le parti du pouvoir a obtenu le score le plus bas du pays, 29 %. Plus tard, lorsque les politiciens locaux ont dû s’unir contre Russie unie, ils l’ont fait sur une base qui n’était pas idéologique : on retrouvait là aussi bien des communistes que des libéraux et des démocrates, - explique Krassouline.
Stanislav Andreïtchouk estime également qu’en matière de politique régionale, il ne faut pas se focaliser sur les noms des partis :
- La politique régionale est plus compliquée à appréhender, car dans les régions des partis comme Russie juste, le KPRF, le LDPR et d’autres encore peuvent être représentés par les personnalités les plus surprenantes. Il ne s’agit pas d’une politique en noir et blanc, avec des bons et des méchants. La plupart de ces personnalités sont grises, elles ont leurs propres groupes d’influence et leurs propres intérêts, de sorte qu’elles sont toujours en concurrence les unes avec les autres, même aujourd’hui.
Après les manifestations de la place Bolotnaïa en 2012, les autorités ont décidé de faire des concessions et de rétablir un certain décorum démocratique : les élections gouvernatoriales ont été restaurées, mais sous une forme spécifique. Selon le politologue de la région des Terres noires, les élections gouvernatoriales actuelles peuvent être décrites comme « l’organisation d’un vote d’approbation du Kremlin » :
- Le Kremlin n’a pas tardé à retomber sur ses pieds. D’une part, il a mis au point un filtre qui empêche les candidats indésirables d’accéder au pouvoir : que les électeurs le veuillent ou non, c’est nécessairement un candidat du Kremlin qui deviendra gouverneur. D’autre part, en rétablissant les élections gouvernatoriales, le Kremlin a renforcé la légitimité du corps des gouverneurs : un gouverneur sera toujours perçu comme étant plus légitime s’il a été élu que s’il a été directement nommé par la Douma de la région, comme c’était le cas avant 2012.
Parallèlement à l’instauration d’une dépendance hiérarchique des chefs régionaux vis-à-vis de Moscou, le Kremlin a mis en place des outils permettant de se débarrasser des fonctionnaires et les hommes politiques indésirables par le biais du recours aux forces de sécurité et aux ressources législatives.
Les activités d’Ourlachov ne s’inscrivaient pas dans la verticale politique habituelle. Au cours de son mandat de maire, Ourlachov a accordé une attention particulière à l’aspect extérieur de Iaroslavl. En outre, il a déclaré qu’il souhaitait se présenter aux élections régionales – et compte tenu de sa cote de popularité, il est probable que les autorités craignaient que sa candidature soit couronnée de succès. Or le niveau régional du pouvoir est traditionnellement perçu comme un tremplin vers le niveau fédéral.
Dans la nuit du 2 au 3 juillet 2013, Ourlachov a été arrêté par des agents de la division locale de sécurité économique du ministère de l’Intérieur. Il était soupçonné d’avoir extorqué un pot-de-vin de 14 millions de roubles. Trois ans plus tard, il a été reconnu coupable et condamné à 12 ans et demi d’emprisonnement dans une colonie à régime strict et à une amende de 60 millions de roubles.
L’arrestation d’Ourlachov a provoqué une nouvelle vague de protestations à Iaroslavl. Les premiers rassemblements ont attiré
environ trois mille personnes. Pour une ville de près de 600 000 habitants, c’est un chiffre élevé.
Au même moment, les chaînes d’État diffusaient des images d’Ourlachov supposément en train de recevoir un pot-de-vin. Selon Krassouline, les autorités ont fait tout leur possible pour convaincre la population de la culpabilité du maire : son image a été ternie, et pour beaucoup de gens, puisqu’il avait été arrêté, c’est qu’il était coupable. La campagne déclenchée en défense d’Ourlachov a été beaucoup plus faible que celle qui surviendrait en 2020 en défense du gouverneur du territoire de Khabarovsk Sergueï Fourgal, lui aussi arrêté durant l’exercice de son mandat.
En 2013, l’arrestation du maire d’une ville importante était un événement marquant, mais pas sans précédent. En 2010, Mikhaïl Lyssenko, le maire d’Engels (ville de la région de Saratov), avait été arrêté pour avoir commandité un assassinat, formé un groupe criminel et commis des machinations financières ; en 2014, il serait reconnu coupable de corruption et condamné à sept ans et demi de colonie à régime strict.
D’autres cas comparables s’étaient déjà produits. Par la suite, les autorités utiliseront également la machine répressive contre des gouverneurs indésirables. Le cas du gouverneur de Khabarovsk, Sergueï Fourgal, en est l’exemple le plus emblématique.
Selon l’analyste de la région des Terres noires, même dans le système que le Kremlin a mis en place aujourd’hui, des défaillances se produisent encore, et il arrive que le fauteuil de gouverneur revienne à la « mauvaise » personne, comme cela s’est produit avec Fourgal.
En 2018, le mécontentement généré par la réforme des retraites avait entraîné une importante défaillance du système dans plusieurs régions. À Khabarovsk, Fourgal avait été élu, avant finalement d’être emprisonné en 2020. Dans la région de Vladimir, un candidat du parti LDPR, Vladimir Sipiaguine, a remporté l’élection gouvernatoriale au second tour face à la gouverneure sortante, Svetlana Orlova, de Russie unie. Sipiaguine a lui-même démissionné son mandat en 2021, devenant alors député à la Douma d’État. Les résultats de l’élection de 2018 dans le territoire du Primorié ont été purement et simplement annulés (le communiste Andrei Ichtchenko avait remporté le second tour), et un nouveau vote a été organisé en décembre avec d’autres candidats. Le siège de gouverneur est alors revenu à Oleg Kojemiako. Celui-ci s’était présenté en tant que candidat indépendant, mais dès l’année suivante, il a pris la tête de la branche régionale de Russie unie.
Plus récemment, en 2023, le gouverneur communiste de la Khakassie, Valentin Konovalov, a été réélu à son poste, ce qui montre que des défaillances du système peuvent encore se produire.
- Si Konovalov n’existait pas, il faudrait l’inventer ! Il a gagné une élection qui lui était totalement défavorable - des ressources colossales avaient été déployées pour faire élire son adversaire, mais cela n’a pas marché.